Sécurité

Sur la piste des migrants irréguliers : ces témoignages de rescapés qui font froid au dos

Sur la piste des migrants irréguliers : ces témoignages de rescapés qui font froid au dos

(Niamey et les 2 jours) - Ils sont des milliers, des jeunes subsahariens à venir au Niger pour tenter de passer par le Nord (ayant des frontières avec la Libye et l’Algérie) avec pour ambition de migrer vers l’Europe à la quête d’une vie plus décente. La réalité est qu’ils sont nombreux à périr dans le désert. Soit abusés par les passeurs, dépouillés par les malfaiteurs de tout acabit opérant dans cette partie septentrionale du pays, soit morts de soif et de manque d’assistance.

Avec beaucoup de chance, certains arrivent à être repérés par une patrouille qui les dirige vers le siège de l’Organisation internationale pour les migrations (Oim) qui a d’ailleurs sauvé plus de 600 migrants irréguliers dans le désert depuis le début de cette année. Niameyetles2jours a visité un camp de migrants (à Niamey) en attente d’être rapatriés. Voici l’intégralité des témoignages recueillis auprès de deux migrants rescapés (pris en charge par l’Oim en attendant leur rapatriement), qui ont failli périr dans le désert.

Moustapha Barry, Guinée Conakry

La vie en Guinée est difficile. Tu finis tes études mais tu n’as pas un bon travail. Mon papa m’a donné environ 300 000 FCfa, pour satisfaire un besoin. J’ai pris cette somme pour tenter l’aventure vers l’Europe.

En quittant la Guinée, nous sommes passés par le Mali, le Burkina Faso puis le Niger à Niamey. De Niamey, j’ai pris le bus pour aller en Algérie d’abord, puis rallier la Libye ensuite.

De Niamey, nous avons emprunté la voie d’Agadez (au Nord du Niger). Sur la route, il y avait beaucoup de check points et je n’avais pas de pièce d’identité. Des fois, je paie 10 000 FCfa pour soudoyer les policiers, parfois on supplie juste ceux-ci et ils nous laissent passer.

D’Agadez, j’ai rencontré un passeur qui m’avait dit qu’il pouvait m’emmener en Algérie, en Libye ou en Italie. Pour cela, il a demandé 150 000 FCfa. Nous avons négocié et trouvé une entente sur 100 000 FCfa.

Le lendemain, nous avons emprunté la voie du désert en destination de l’Algérie. On est passé par Arlit et on a joint Tamarassek (ville située à l’Extrême-Nord du Niger à la frontière avec le Sud de l’Algérie, ndlr). Une fois arrivé, nous avons rencontré des Arabes qui ont demandé qu’on nous fouille et qu’on nous dépouille. On était nombreux et leur stratégie est simple : ils ciblent ceux qui peuvent leur résister, ils les malmènent pour semer la panique dans le groupe. C’est ainsi qu’on nous a dépouillé et laissé dans le désert.

Nous avons décidé de continuer le chemin vers l’Algérie à partir du désert. Nous avons marché durant une trentaine de kilomètres, il n’y avait pas d’eau, on souffrait énormément… Certains tombaient sur le chemin. A un moment, nous étions essoufflés et avons décidé d’appeler nos familles. Mais, il n’y avait aucun point de contact même pas de banque pour recevoir de l’argent au cas où on nous l’envoyait.

Nous avons décidé de retourner sur nos pas. C’était sans aucune issue. Nous avons emprunté les gros camions qui reviennent à Arlit. C’est là qu’une personne ressource nous a conseillé de nous rapprocher de l’Oim parce que nous n’avions même plus les moyens pour retourner dans nos pays. Nous avons pris la route pour arriver au centre de l’Oim à Agadez.

Aujourd’hui, moi je suis décidé à retourner chez moi en Guinée. Il n’y a ni point d’eau ni point de restauration dans le Sahara. Devant toi, des gens meurent, d’autres sont tués. Je préfère retourner en Guinée, chercher un peu d’argent pour me lancer dans une petite activité pour subvenir à mes besoins.

David Bangoura, Sierra Leone

J’ai eu les contacts d’un passeur qui m’a rassuré qu’il pourra m’aider à aller en Italie. J’en ai parlé à ma maman qui a payé environ 2 500 dollars pour que je puisse partir en Europe. Mais cela a été très difficile.

Nous étions entre 60 et 70 à être entassés dans le véhicule en direction de la Libye. Il n’y avait ni eau ni nourriture. La nuit, en plein désert, le passeur est venu nous demander 300 dollars pour nous y emmener. Nous qui n’avons pas d’argent, premièrement, ils nous ont dépouillé de tout ce que nous avions. Ensuite, ils (le passeur et ses acolytes) nous ont battus.

Après, on te demande d’appeler ta famille pour payer la rançon de ta libération. Et on te malmène au moment où tu appelles pour que la famille cède à leurs pressions. J’ai appelé ma tante et ils lui ont demandé de payer 500 dollars. Devant le refus de celle-ci, ils lui ont envoyé une photo sur laquelle ils ont pointé une arme sur ma tête. Dépassée, ma famille a fini par envoyer l’argent.

Mon calvaire n’est pas fini. Ils m’ont vendu à un autre kidnappeur qui m’a emprisonné pendant 2 semaines. Ce dernier aussi a demandé une autre rançon à ma famille. Mon jeune frère a dû travailler pendant 2 mois pour envoyer l’argent. Entre temps, j’étais battu et traité comme un prisonnier. Après avoir payé la nouvelle rançon, ils m’ont libéré.

Nous avons repris le désert complètement désorienté. Nous avons bu notre propre urine pendant des jours avant que de bonnes volontés rencontrées dans le désert ne nous orientent vers le centre de l’Oim à Dirkou (au Nord Niger).

A présent, je préfère rentrer chez moi. Après ce que j’ai vécu, je demande aux jeunes africains de rester dans leurs pays et de continuer leur train de vie. Même avec l’argent de ce voyage, l’on peut lancer une activité génératrice de revenus sur place.

Alberto Preato, Responsable de programmes – Mécanisme de réponse et ressources pour les migrants (Mrrm) à l’Oim

Dans notre mission, nous assistons les jeunes migrants délaissés dans le désert et qui se portent volontiers à rentrer dans leurs pays. L’année passée, nous avons soutenu plus de 3 000 migrants que nous avons aidé à retourner dans leurs pays. Et au premier trimestre de cette année, environ 3 000 migrants ont déjà été secourus et renvoyés dans leurs pays.

Tous ces migrants sont essentiellement jeunes ouest-africains et partent en aventure dans la quête d’une condition sociale décente. Ils se rendent compte plus tard que la traversée du désert est périlleuse. Parfois, s’ils réussissent et vont en Libye, ils sont bloqués pendant des mois dans des maisons comme des prisonniers espérant trouver une faille sécuritaire pour traverser la mer pour rejoindre l’Europe. Nombreux sont ceux qui abdiquent quand ils se rendent compte que ce qu’ils vivent est pire que leurs conditions au pays.

Nous avons plusieurs camps de transit pour accueillir les migrants, le temps de finir les formalités administratives et les renvoyer dans leurs pays. Nous avons deux camps de petite capacité à Niamey. Puis un autre plus grand à Agadez qui lui, peut accueillir jusqu’à 1 000 migrants. Nous avons aussi un camp à Dirkou et Arlit. Ils logent dans ces camps et sont pris en charge durant leur séjour.

Le fait de traverser le désert est très dangereux. Et les passeurs, profitant de l’insécurité en Libye pour faire passer les migrants, les exposent à de gros risques. C’est pourquoi nous travaillons avec le gouvernement nigérien, à sensibiliser les migrants.

Guevanis DOH

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