Politique

Raul Mateus Paula : « Il faut améliorer le climat des affaires parce qu’aucun pays au monde ne peut se développer qu’avec l’aide internationale »

Raul Mateus Paula : « Il faut améliorer le climat des affaires parce qu’aucun pays au monde ne peut se développer qu’avec l’aide internationale »

(Niamey et les 2 jours) - Après un séjour de cinq ans au Niger, Raul Mateus Paula, l’Ambassadeur, chef de délégation de l’Union européenne est arrivé en fin de mission. Connu pour son dynamisme, il aura au cours de ce séjour, contribué à renforcer l’appui financier, humanitaire et le développement de ce pays du Sahel par l'UE. Il quitte le Niger le cœur serré, car il aura pu au cours de son séjour, noué des liens d’amitiés tant dans la classe politique que dans la société civile. Mais tout de même, ce Portugais reste en Afrique, et va continuer à œuvrer en tant qu’Ambassadeur de l’Union européenne, pour le développement de sa future destination en Afrique centrale. A lire cette interview bilan qu’il a accordé à Niamey et les 2 jours, à la veille de son départ du Niger.

Niamey et les 2 jours : Quel bilan dressez-vous de ces cinq années passées au Niger ?

Raul Mateus Paula : Je suis arrivé au Niger le 16 octobre 2013 et je peux effectivement témoigner de grands bouleversements et changements structurels que ce pays a connus en cinq ans. Le début de mon mandat a coïncidé avec la visite de l'ancien secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon. Et depuis lors, le Niger est devenu un pays pivot et stratégique, grâce au rôle de leadership joué par son président Issouffou Mahamadou, qui a attiré l'attention de la communauté internationale sur son pays et sur le Sahel d'une façon générale.

C'est un pays très important pour l'Union européenne (UE), mais avec l'instabilité de la sous-région en proie à des attaques djihadistes, la présence de l'Etat s'est malheureusement affaiblie. Cette instabilité a eu des conséquences autant l’Europe, que pour le Niger lui-même et pour les autres pays du Sahel.

Au nom de l'Union européenne son premier partenaire, je voudrais à la fois saluer le leadership et la résilience de ce pays que nous avons accompagné et œuvré pour la stabilité notamment lors des élections. Je tiens à souligner la grande diversité, l’intégration des différentes ethnies au Niger, et là, je crois que c’est un modèle dans la sous-région. Le Niger incarne à la fois la tolérance religieuse et les valeurs laïques qui sont des atouts importants dans la lutte contre l’extrémisme.

N2J : On constate, parlant du terrorisme que malgré tous les efforts qui sont faits, des attaques se poursuivent. Ne faut-il pas finalement privilégier le dialogue comme l’ont recommandé certains ?

RMP : Le dialogue est toujours important et il faut le poursuivre. Mais malheureusement, face au terrorisme, le dialogue ne suffit pas, il faut le combattre. Il faut donc s’attaquer aux causes réelles du mal. Parlant de Boko Haram, j’étais en poste au Cameroun, avant mon affectation ici. Et à chaque fois qu’on évoquait ce mouvement terroriste, même au Niger, on pensait que c’était un problème interne au Nigeria et qu'il était sans danger pour les autres pays. Or, au fil du temps, cette secte est devenue une gangrène non seulement pour le Nigeria, mais également pour toute la région du Sahel et la sous-région. Ce déferlement de violences a entraîné aujourd'hui entre 2000 et 3000 déplacés autour de la région du lac Tchad.

20211 in Niamey En entretien

J’en profite pour rendre hommage au peuple nigérien qui est un peuple extraordinaire, d’une grande humanité et de résilience.

D'autre part, je tiens aussi à rendre un hommage aux instances judiciaires nigériennes qui, malgré les atrocités perpétrées par les combattants de cette secte, organisent d’une manière exemplaire et équitable les procès liés à leurs actes. Il y a des combattants et des détenus qui sont libérés parce que la preuve de leur culpabilité n'a pas été avérée. Ce n’est pas le cas ailleurs.

Nous à l’UE, nous avons plusieurs instruments avec lesquels nous soutenons le gouvernement, notamment, celui de la stabilité et de la paix. C'est dans ce sens que nous intervenons beaucoup à Diffa avec la mise en place par exemple des projets qui soutiennent la justice transitionnelle, la délocalisation de certains jugements dans cette localité, pour qu’il y ait une meilleure compréhension des populations de ces processus judiciaires et aussi la constitution d’un pôle antiterroriste, un pôle magistrat. Malheureusement, il y a très peu de magistrats au Niger. Heureusement, un plan a été mis en place par le gouvernement et prévoit de doubler leur nombre sur une période de 10 ans. Nous soutenons également la justice, la police…

N2J : Et ?

RMP : Nous soutenons également le développement du pays. Et là, avec le 11e Fonds européen de développement (FED), le Niger bénéficie d'un montant de 600 millions d’euros, qui a bénéficié d'une augmentation de 90 millions d’euros. Soit environ 700 millions d’Euros. Et à cela s'ajoutent d’autres mécanismes comme le fonds fiduciaire d’urgence pour l’immigration qui est un mécanisme de développement, mais aussi de sécurité. Et dans le cadre du développement, essentiellement, il y des projets pour la création d’emplois, donner des alternatives aux trafics et à l’économie criminelle dans les régions les plus impactées. Entre autres, Diffa, Zinder, Agadez.  Et là, il y a en tout un montant de 250 millions d’Euro en cours d’exécution qui viennent s’ajouter, à ce qui a déjà été fait, sans parler de l’aide humanitaire d’urgence. Et nous faisons le lien entre humanitaire et développement.

N2J : Est-ce que vous êtes satisfait de la consommation de tous ces crédits et ces aides que vous apportez au Niger ?

RMP : 80% de notre aide se fait maintenant à travers l’appui budgétaire. C’est-à-dire qu’on transfert directement au gouvernement. Donc, franchement, nos fonds sont pratiquement, totalement engagés. Ces mécanismes sont extrêmement efficaces parce qu’ils sont basés sur des indicateurs réels. Des indicateurs qui sont à créer avec le gouvernement. Donc, les objectifs pour soutenir les réformes. Mais, je dois dire que le Niger est un pays très pauvre et, avec le phénomène de l'explosion démographique, les réponses du gouvernement en matière de développement ont peu d'effet.

Certes, il y a des défis énormes mais il y a une très grande résilience. En termes de défis, il y a la chute des cours des matières premières, une économie largement informelle avec une assiette fiscale limitée. Le Niger a également été très affecté par la situation du voisin, le Nigeria, qui a eu pour conséquence la diminution des recettes. Et en même temps, il y a une augmentation brutale des dépenses de sécurité, qui est passé dans le budget actuel d’environ 10% à près de 18%. Le système éducatif a été aussi très affaibli notamment par l’explosion démographique. Or il faut construire 5000 à 6000 classes par an, ce qui est très difficile pour le gouvernement.

Comme réponse, nous soutenons les réformes initiées par le gouvernement pour améliorer les recettes fiscales et en atténuer les effets négatifs sur le quotidien des populations. Cela passe par la modernisation des douanes ou encore l’augmentation de l’assiette fiscale. Mais toutefois, nous tenons à ce que les dépenses en matière d’éducation et de sécurité alimentaire, qui est vraiment le volet le plus important de notre aide, soit maintenu à flot surtout en cette période difficile.

N2J : Parlant de l’assiette fiscale, la fiscalité a été revue à la hausse. Et l’on assiste à une vie de plus en plus chère. Finalement, la politique fiscale qui est appliquée aujourd’hui n’est-elle pas plutôt nocive pour les populations et pour l’économie ?

RMP : Ça c’est un débat qui appartient au gouvernement. Je sais qu’il y a beaucoup de débats sur la loi de finances et des manifestations de la société civile. Mais le seul commentaire que je peux faire est d'inviter toutes les parties à un dialogue. Au Niger, il y a des mécanismes qui laissent des espaces au dialogue, il faut les chercher et les privilégier à la confrontation. Je crois  qu’il y a eu des discussions dans ce sens et je ne peux qu'inviter tous les acteurs à continuer dans cette voie.

Autre chose, le Niger est un pays qui a du retard par rapport aux réformes de l’Uemoa notamment en matière de budget programme. Je salue cette réforme et invite la société civile à s'y intéresser parce qu’elle vise à mesurer l’impact des décisions en matière d’éducation, de santé et un meilleur contrôle du parlement.

Je pense qu’il faut améliorer le climat des affaires parce qu’aucun pays au monde ne peut se développer uniquement avec l’aide internationale, si importante soit-elle. L’objectif doit être de se passer de cette aide et devenir autonome par la création de richesses. Le Niger est un pays riche et a tout intérêt à améliorer le climat des affaires, de telle sorte que le secteur privé joue un rôle plus important en termes d’investissements qui se traduiraient par la production de richesses et une transition démographique réussie. Il faut également se féliciter des réformes en matière d’éducation et particulièrement l’éducation de la jeune fille.

N2J : Plusieurs acteurs de la société civile ont été arrêtés et emprisonnés suite aux manifestations contre la loi de Finances 2018. N’est-ce pas une violation du droit à manifester ?

RMP : Je suis Ambassadeur de l’Union européenne, et je ne veux pas m’immiscer dans les affaires intérieures du pays. Donc, j’invite simplement au dialogue. Le Niger est un pays confronté au terrorisme et j’ai été témoin de manifestations d'une extrême violence. Par exemple, la voiture de l'attaché de presse de l'Ambassade de France a été incendiée. Je sais aussi qu’il y a des villes comme Zinder, Tahoua où les manifestations ont été interdites et où le juge de référé a été saisi et a donné raison aux plaignants. Donc, la justice fonctionne. L’Union européenne soutient la société civile et elle va continuer à la soutenir avec notamment le programme Pasoc (programme d'appui à la société civile).

N2J : Quels conseils donnez-vous au Niger pour améliorer davantage son climat des affaires ?

RMP : Le Niger fait déjà beaucoup. Il y a des pôles d’investissement. Je tiens également à souligner le nombre de visites incroyables des membres de haut niveau de l’Union européen et des Etats membres à l'instar des présidents français ou encore de la chancelière allemande. S’agissant des améliorations, le président du parlement européen, Antonion Tajani, l’a souligné lors de sa visite ici. Il a rencontré des entrepreneurs italiens qui lui ont dit qu’il était plus facile de créer une entreprise (en deux jours) au Niger que dans d'autres pays.

Il faut donc attirer les investissements, améliorer les infrastructures et le secteur de l’énergie. Car sans infrastructures routières, il sera difficile de produire et d’acheminer les produits vers les points de vente. Quand j’échange avec le président Issoufou, il suit de très près tous ces projets initiés. Il y a des potentialités énormes en matière agricole.

Par ailleurs, l’éducation est aussi fondamentale car, il faut des cadres biens formés. Nous avons des mécanismes comme Erasmus Mundus, un programme qui vise à améliorer la qualité de l'enseignement supérieur européen et avec des possibilités importantes. Quand j’étais au Cameroun, il y avait par exemple une quarantaine d’étudiants qui allaient se former chaque année dans les universités européennes et les centres de recherche grâce à ce programme. Au Niger l’année dernière, il n'y a eu que deux étudiants qui ont bénéficié de ce programme. J'en ai parlé avec le ministre de l’Enseignement supérieur pour qu’il y ait davantage d’étudiants qui en bénéficient.

N2J : Plusieurs Nigériens pensent que les entreprises étrangères qui sont implantées ici et qui exploitent les richesses du pays, telles que l’uranium, l’or, le pétrole, sont les grands bénéficiaires avec leur pays des richesses naturelles du Niger. Pourtant, à côté, le peuple ploie sous la pauvreté. Qu’en dites-vous ?

RMP : Je crois que c’est une question importante et les autorités du pays doivent en discuter avec la société civile de comment se décident les conditions d'implantation des entreprises. Mais je n’ai pas une idée aussi manichéenne que ça. Je pense que les choses sont plus complexes. Les entreprises sont là pour faire le profit et c’est logique. Il faut simplement trouver un équilibre pour permettre à ces dernières d’investir et pour ça, il faut qu’elles soient rentables et en même temps, avoir suffisamment de recettes fiscales pour l'Etat. Tout cela est lié à la gouvernance, au climat des affaires, à une Afrique qui émerge. Ces questions me semblent pertinentes et c’est important de se les poser.

N2J : Quels sont les chantiers inachevés laissez-vous ?

RMP : Il y a plus de 1000 km de routes qui ont été construits avec les fonds de l’UE. En matière d’énergie, nous allons avoir des nouveaux instruments financiers, l’UE est en train de préparer le paquet post Cotonou pour l’aide à la coopération et à l’Afrique qui est une priorité absolue. Celle-ci va augmenter, passant de 40 à 60 milliards. Mais, on va probablement changer de paradigme parce que l’UE va jouer un rôle de plus en plus important.

N2J : Quelle est votre prochaine destination après le Niger?

RMP : Je vais rester en Afrique et j’en suis très heureux. Donc, après le Cameroun, le Niger, je vais au Congo Brazzaville où je vais occuper le même poste de responsabilité.

N2J : On vous reproche d’être très proche du pouvoir. Que répondez-vous à ceux-là ?

RMP : Je vais les rassurer en leur disant que les Ambassadeurs en général, travaillent avec le gouvernement mais je suis très ouvert et je reçois tout le monde : la société civile et l’opposition également. Nous parlons de leur programme politique, ce qu’ils proposent en matière d’éducation, de santé, développement, sécurité… Maintenant, c’est à l’opposition de s’organiser et de se recomposer pour envisager la possibilité d'une alternance politique. Parce que l’alternance en démocratie est importante.

N2J : Vous allez garder des contacts ?

RMP : Je garderais des contacts non seulement avec les autorités, mais avec beaucoup d’amis Nigériens. J’en profite pour rendre hommage au peuple nigérien qui est un peuple extraordinaire, d’une grande humanité et de résilience. J’ai eu beaucoup de plaisir à le rencontrer à travers ses différentes composantes. Ça a été un moment très fort. On va certainement rester en contact, car aujourd'hui l’Afrique a fait le grand saut dans la révolution numérique et là, ça permet beaucoup de choses. Notamment, de sauter beaucoup d’étapes en matière de développement.

Propos recueillis par Sandrine Gaingne

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