Agro

Djibo Bagna, Président de la plateforme paysanne : « l’initiative 3N est bonne mais sur le terrain, ca n’avance pas »

Djibo Bagna, Président de la plateforme paysanne : « l’initiative 3N est bonne mais sur le terrain, ca n’avance pas »

(Niamey et les 2 jours) - Lors du Conseil des ministres du 2 août dernier, le gouvernement nigérien a adopté un certain nombre de décrets en matière de politique agricole. Ce sont : la création d’une Agence de promotion et d’appui conseil en termes de vulgarisation agricole, d’un système national de conseil, tous des projets portés par le Haut commissariat à l’initiative 3N. Dans cette interview, nous donnons la parole au Président de la plateforme paysanne (elle regroupe 11 organisations paysannes) Djibo Bagna (photo), structure au cœur de l’actualité agricole dans le monde rural. M. Bagna relève les insuffisances de l’initiative 3N, évoque les réalités quotidiennes des paysans et propose des pistes de solution.

 L’initiative 3N est lancée en 2012 pour permettre au Niger de vaincre complètement la faim, d’ici 2021. Vous qui représentez les organisations paysannes et qui êtes producteur, que pensez-vous d’elle ?

L’initiative 3N est la mise en œuvre d’une volonté politique du président de la République que nous avons saluée. Mais quand les Nigériens doivent nourrir les Nigériens, on doit avoir une vision claire du secteur rural essentiellement dominé par l’agriculture, la pêche et l’agro-foresterie.

 Il faut que le dispositif de la recherche puisse être impliqué parce qu’aujourd’hui, avec le changement climatique, on ne peut plus avancer avec les semences qu’on avait.

Nous avons aussi besoin d’un financement adéquat, durable et que nous-mêmes nous maitrisons. Il y a beaucoup de financements qui viennent de l’extérieur. On a besoin que l’Etat mette des ressources propres.

Autre chose, on doit revoir les questions de vulgarisation agricole parce qu’avec les programmes d’ajustement structurel, ce process a été délaissé.

Il y a aussi la question du financement parce que les banques classiques ne financent pas le secteur agricole. Le taux n’est pas abordable, entre 13 et 25%. La durée, c’est entre 6 mois et un an. Pour avoir des financements de longue durée, il faut avoir toute une documentation, ce qui n’est pas à la portée des clients.

Une fois qu’on a des semences de qualité (on observera une augmentation de la production) et réglé les questions foncières, il faut passer à la transformation.

Après cela, il faut organiser le marché, de sorte que ce que nous produisons ne soient l’objet d’importation. Aussi, est-il important que les agriculteurs puissent bénéficier des marchés publics.

Par ailleurs, on doit penser à comment faire pour permettre aux producteurs d’accéder aux infrastructures qui puissent accueillir en matière de stockage, de technique de séchage, etc.

En gros, nous avons besoin d’une agriculture ouverte à la technologie, des producteurs entrepreneurs. 

Mais, dans la pratique, nous nous sommes rendu compte que l’initiative 3N est bonne mais sur le terrain, ca n’avance pas.

Il y a conflit entre différents ministères. L’Etat a fait un bilan après 5 ans et s’est rendu compte qu’il faut une cohérence entre les ministères, les initiatives, le dialogue franc entre le producteur, les services publics et privés et aussi revoir la question du financement.

Nous, à la plateforme paysanne, nous nous sommes rendu compte qu’il y a une certaine faiblesse dans l’implication des producteurs. Les mairies, les communes de convergence ne sont pas encore très outillées pour cette initiative. Parfois, on a comme l’impression qu’il y a une concurrence entre les agents du ministère et ceux de l’initiative 3N. Toujours au niveau des communes de convergence, les financements promis par les partenaires connaissent du retard. Et toutes ces insuffisances sont en train d’être corrigées.

Justement, parlant de cela, l’Etat a créé l’Agence de promotion du Conseil agricole et un Fonds d’investissement en faveur des producteurs. Cela n’est-il pas la solution aux difficultés évoquées ?

Nous saluons ces initiatives dans lesquelles nous sommes également impliqués parce que si nous voulons que cela soit opérationnel, il faut l’effectivité d’un appui-conseil.

L’initiative 3N a tout de même des avantages, n’est ce pas ?

Le simple fait de lancer le concept selon lequel ce sont les Nigériens qui doivent nourrir les Nigériens permet à la population de prendre conscience que ce sont nos producteurs qui doivent nourrir la population.

Le second élément est le fait d’avoir une organisation, c’est à dire le HC3N, qui se charge d’assurer la cohérence et non la mise en oeuvre. C’est fondamental.

Troisième élément, le fait de coordonner l’intervention des partenaires au développement. Cela permet d’avoir une vision claire des interventions et de situer les responsabilités. 

L’initiative 3N a aussi permis de donner une sorte d’impulsion au niveau de l’irrigation. Aujourd’hui, l’on n’attend plus le temps de l’hivernage avant de produire comme auparavant. Du coup, on observe une augmentation de la production des cultures de contre-saison dans certaines localités. Au point où les cultures de contre-saison payent plus que les cultures en période d’hivernage.

Parlons du secteur agricole au Niger. Comment se porte-t-il ?

Il n’y a pas de différence entre le secteur agricole du Niger et celui des pays de la Cedeao. On est secoué par les effets du changement climatique. On observe des pluies qui viennent soit en avance, soit tardivement, celles qui se coupent au milieu d’une saison, des pluies diluviennes avec les inondations dans les champs et villages.

On connaît aussi des sécheresses ou encore des semences qui ne sont pas adaptées.

Au niveau des fourrages, on enregistre aussi des fourrages non appliqués

Au niveau de la pêche, c’est une peine pour les pêcheurs parce que le fleuve n’arrive plus à les nourrir. Il faut pratiquer la pisciculture. 

Les politiques adoptées ne sont pas cohérentes. Elles sont orientées vers l’agrobusiness alors que la population n’est pas prête à changer de cap.

C’est pour cela que nous pensons que les politiques doivent être repensées pour aller vers une agriculture familiale qui respecte l’environnement, une agriculture durable qui respecte les semences.

L’on observe aussi la pauvreté qui gagne de plus en plus le monde rural avec le changement climatique et les effets de la sécheresse. Nos producteurs connaissent une mauvaise campagne tous les trois ans. Lorsque vous multipliez les mauvaises campagnes, ils sont endettés. Il y a aussi le coût élevé de la vie qui ne leur facilite pas la tâche.

Quelle observation faites-vous de la campagne agricole 2017 – 2018 qui a démarré il y a quelques mois ?

La campagne 2017 n’est pas très différente des autres campagnes. On a enregistré les premières pluies en avril. Il y a eu les premières pluies, les producteurs ont semé, la sécheresse a suivi et la pluie a repris. Donc, on peut observer que dans certaines localités, la population aura le nouveau mil dans deux semaines.

Ce qui ne sera pas le cas dans d’autres localités où les semis sont encore trop bas sous l’effet du changement climatique.

S’il se stabilise, on peut espérer une bonne campagne parce que nous avons connu des poches de sécheresse et d’autres où les précipitations ont été très importantes.

Au niveau du pâturage (élevage), les zones adaptées, au nord du pays, connaissent l’insécurité.

Le Niger est toujours confronté à une période de soudure. Est-ce qu’après 5 ans de mise en œuvre, l’initiative 3N a pu alléger un tant soi peu cette période difficile pour les paysans ?

Aujourd’hui, il y a des actions qui sont menées pour permettre aux producteurs d’aller vers la culture de contre-saison, via l’irrigation.

Aussi, est-on en train d’aller vers un process d’appui-conseil.

Un autre obstacle majeur est le financement parce qu’une difficulté que les producteurs ont pour ne pas travailler sérieusement, c’est le manque de soutien.

De l’autre côté aussi, nous sommes en train de nous organiser entre nous, organisations paysannes, pour que les producteurs puissent impliquer les nouvelles technologies et intégrer de nouveaux marchés.

Interview réalisée par Guevanis DOH

Please publish modules in offcanvas position.